Troisième campagne Kickstarter d'enamel pins pour la communauté Apple. Un pin spinner pour les 50 ans d'Apple, une collab avec Baptiste autour de 9:41, et une réflexion sur ce qu'on transmet quand on construit pour les siens.
Il y a quelque chose d'absurde, en 2026, à passer des semaines sur un objet métallique de trois centimètres de diamètre. On vit dans un monde où l'écran d'un iPhone Pro affiche un milliard de couleurs, où Apple Intelligence reformule mes brouillons pendant que je dors, où des LLM dessinent en quelques secondes ce qui prenait des heures il y a deux ans. Et pourtant, voilà : j'ai passé à nouveau des soirées entières à arbitrer un dégradé sur un calque vectoriel, à compter des notches sur un cercle, à discuter d'une courbe avec Baptiste jusqu'à ce que la nuance soit la bonne. C'est la troisième fois. 2021, 2024, 2026. Et chaque fois, je me dis que c'est la dernière. Chaque fois, c'est faux.
Pour ceux qui débarquent ici, un mot de contexte. Si vous n'avez jamais traîné autour d'une conférence tech américaine de la fin des années 2010, vous ne voyez peut-être pas tout de suite de quoi je parle. Les pins comme objet de communauté tech, ça a vraiment décollé en 2017, quand Apple en a distribué pour la première fois à la WWDC — l'année de leur retour à San José. C'était petit, c'était précis, c'était collectionnable, c'était immédiatement parfait. Les autres grandes boîtes de la tech ont suivi presque mécaniquement : Twilio, Stripe, GitHub, ... à peu près toutes les conférences un peu sérieuses se sont mises à imprimer leurs propres pin's et à les semer sur des stands ou dans des goodie bags. C'est devenu un langage à part entière : tu te baladais à Dreamforce ou aux Stripe Sessions avec une lanière qui racontait où tu avais été, qui tu avais rencontré, ce qui comptait pour toi. Et puis le Covid est arrivé, les conférences se sont effondrées, et j'ai eu peur que ce rituel disparaisse avec elles. C'est en partie de là qu'est née la première édition.
Depuis quelques années, donc, une fois tout les 2 ans, à l'approche de la WWDC, je lance une campagne Kickstarter pour produire une petite collection d'enamel pins — ces pin's en métal émaillé que les développeurs Apple adorent accrocher à leurs lanières d'événement, à leurs sacs, à leurs vestes. Chaque édition raconte un moment de la culture Apple : un framework qui marque l'année, un easter egg qui n'amuse que trois mille personnes dans le monde, une référence pour laquelle vous devez avoir lu les release notes d'iOS depuis 2008 pour la saisir. Cette année, l'édition 2026 compte plus de huit pin's, un tier collector que j'avais initialement limité à 40 exemplaires à 65 € — pensé comme une niche pour quelques irréductibles, devenu en réalité le tier qui s'est vendu le plus vite au point que j'ai dû monter le stock à 120, allez comprendre — et une pièce qui me tient particulièrement à cœur : le pin du 50e anniversaire d'Apple. C'est celui-là que je veux vous présenter dans un article en détail, parce que c'est l'objet le plus ambitieux que j'ai conçu jusqu'ici, et parce qu'il dit quelque chose sur la façon dont je vois cette entreprise après dix-huit ans à construire dans son sillage.

Pourquoi je fais ça depuis 2021
Reculons un peu. La première édition, 2021, est née pendant la WWDC pandémique. Tout le monde se souvient de cette période bizarre où Apple a basculé en all-online, où les keynotes étaient ces objets cinématographiques tournés dans un Apple Park vide, où on regardait nos collègues de Cupertino donner des sessions depuis leur garage repeint pour l'occasion. C'était fascinant à regarder, mais ce qui me manquait — ce qui manquait à tout le monde, je crois — c'était la salle. Les couloirs de Moscone, puis ceux de McEnery quand on est revenu à San José en 2017, les conversations à dix minutes d'un lab, les badges qu'on accroche fièrement à sa lanière, les rituels.

J'ai pensé qu'un pin's pouvait être un substitut symbolique. Un petit objet qu'on s'envoie par la poste pour matérialiser l'appartenance, même séparés par des fuseaux. Cette première édition a fonctionné au-delà de ce que j'imaginais. Des Kickstarter backers de soixante-dix pays. Des photos de pins épinglés sur des sweats à Tokyo, à Vienne, à São Paulo. La preuve que la communauté existait quand bien même on ne pouvait plus se voir.
Deuxième édition en 2024. Le contexte avait changé. On était revenus à l'Apple Park pour le format hybride que la firme a adopté depuis 2022 : trois jours intenses qui commencent le dimanche avec un mixer au 1 Infinite Loop, enchaînent le lundi sur la keynote et la Platforms State of the Union à l'Apple Park, puis se terminent le mardi avec les labs au Developer center. Trois jours, pas plus. Et pourtant, autour de ces trois jours officiels, toute une infrastructure parallèle s'est densifiée : les soirées au Paper Plane et au Tiki Pete à San José, le Duke of Edinburgh à Cupertino, le BJ's, l'Eureka, le Lazy Dog où je vais probablement boire un verre avec vous en juin si vous lisez cette phrase. La WWDC officielle dure trois jours. La WWDC réelle dure dix.
L'édition 2024 m'a confirmé une chose : ces pin's, ce ne sont pas des produits. Ce sont des prétextes. Des amorces de conversation. Quand quelqu'un voit le pin "Concurrency", il sait que vous avez survécu à la migration vers Swift 6. Quand il voit le pin "9:41" — j'y reviens dans une seconde — il sourit, parce qu'il sait. Cette appartenance partagée à un savoir spécifique, un peu absurde, totalement obsessionnel, c'est ce qui fait une vraie communauté. Pas un Discord avec dix mille membres silencieux. Une vingtaine de personnes dans un pub de Cupertino qui rient à la même blague sur le fait qu'iCloud Drive a encore changé d'icône.
La collab avec Baptiste, et le 9:41
Cette année, j'ai proposé à Baptiste qu'on conçoive un pin's ensemble. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Baptiste est l'auteur d'une app qui s'appelle 9:41 — un clin d'œil au timecode figé sur tous les visuels marketing Apple depuis la première keynote iPhone en 2007. Mais avant tout, c'est un copain. On s'est croisés brièvement à ~~Supinfo~~ Suparnaque avant que je me barre à l'UTC, et on s'est retrouvés quelques années plus tard dans la queue d'ouverture de l'Apple Store de Lille. Il était troisième. Devinez qui était premier 😉. Disons que le fait qu'on conçoive un pin's ensemble en 2026 n'est, avec le recul, pas la trajectoire la plus improbable de l'histoire. Si vous regardez attentivement n'importe quelle publicité iPhone, n'importe quelle photo officielle d'iPad, n'importe quel keynote slide où un device est montré : il est toujours 9:41. Pourquoi 9:41 et pas 9:00 ? La légende interne dit que c'est l'heure approximative à laquelle Steve Jobs présentait le produit phare de chaque keynote ; en figeant les visuels à cette heure-là, le téléphone sur scène et le téléphone sur l'écran marketing étaient synchronisés. Détail invisible pour 99,99% des gens. Codé dans l'ADN visuel d'Apple depuis presque vingt ans.

Baptiste a fait toute une app autour de cette obsession, il en parlera en détail dans un épisode de mon podcast Command+P. C'était évident qu'il fallait un pin's. On a passé des soirées à s'envoyer des iMessages. Le pin's qu'on a produit est volontairement minimaliste. Quatre chiffres. Deux points. Une fonte qui rappelle l'iOS originel sans le pasticher. Il est proposé en add-on de la campagne, ce qui veut dire que vous pouvez l'ajouter à n'importe quel tier — y compris le tier de base à un seul pin's. Je tenais à ce qu'il soit accessible séparément, parce que c'est autant son objet que le mien.
Le tier collector, et la leçon que je n'avais pas vue venir
Parlons une seconde de ce tier collector, parce que c'est le truc qui m'a le plus surpris dans cette campagne. Au départ : quarante exemplaires à 65 euros. L'intégralité de la collection, dans un packaging spécifique, signé à la main. Je l'avais conçu comme un palier de niche, presque un caprice : un objet pour les trois ou quatre personnes qui voudraient vraiment tout, qui ne veulent pas avoir à arbitrer, qui collectionnent par principe. Je m'attendais à le voir s'écouler doucement, peut-être à rester partiellement disponible jusqu'à la fin de la campagne.
Il s'est vendu plus vite que tous les autres. Largement. J'ai dû passer le stock à 120 en cours de campagne pour ne pas frustrer ceux qui arrivaient après la rupture, et même à 120 il s'est écoulé à un rythme que je n'avais pas anticipé.
Avec le recul, ça aurait dû être évident. La communauté Apple est faite de gens qui ont accumulé des Mac depuis l'][fx, qui gardent leurs boîtes d'iPhone empilées dans le grenier de leur mère parce qu'on ne jette pas ça. Le réflexe collector n'est pas un effet de bord chez nous, c'est un trait de caractère. J'ai sous-estimé le segment parce que je raisonnais en designer ("je propose la complétude pour ceux qui la cherchent") plutôt qu'en lecteur de mes propres backers ("ils la cherchent tous, en fait").
Pourquoi 40 au départ, et pourquoi je n'ai pas explosé le compteur quand la demande est devenue évidente ? Parce que je signe chaque exemplaire à la main, que je veux pouvoir tenir un standard de finition que je ne pourrais plus garantir à mille exemplaires, et que ces campagnes restent pour moi un travail à côté de mon vrai métier. Passer de 40 à 120 a déjà demandé un arbitrage : trois fois plus de boîtes à signer, à empaqueter, à envoyer, disclaimer, je ne les signerais pas... j'ai même recruté Baptiste et Florent, mes deux comparses dans un autre projet que j'annoncerais bientôt.

Au-delà, ce ne serait plus le même objet, et le tier perdrait précisément ce qui en fait sa valeur. 40 c'est aussi approximativement, le nombre de personnes que je peux nommer dans la communauté Apple francophone qui ont, à un moment, contribué à mon épanouissement personnel et pourquoi je continue dans cette voie, des gens qui a mes débuts, m'ont expliqué un bout de cet écosystème : Yann, qui a fondé entr'autres AppsFire et qui m'a appris à raisonner business avant de raisonner produit, Michel que je surnomme affectueusement « le dinosaure » et qui a vu plus de keynotes que la plupart des gens n'ont vu d'épisodes de Friends, et puis ceux côté Apple sans qui rien de tout cet écosystème parallèle n'existerait : Jérôme qui nous tease en permanence sans rien nous dire (il n'a pas le droit, on le sait, on insiste quand même), Shan, Mac et Martin qui font toujours tout leur possible pour qu'on reparte avec les clefs dont on a besoin, David, Esther et toute la d'autres qui font un travail silencieusement bruyant — vous n'entendez jamais leur nom dans une keynote, mais ce sont eux qui rendent la semaine possible pour des milliers de devs.
Si vous avez chopé un des 120, sachez que vous prenez aussi une responsabilité tacite : celle d'en parler. Ces pin's circulent parce que les gens les portent, les montrent, les offrent. Je n'ai jamais payé de pub sur ces campagnes. Le bouche-à-oreille de la communauté Apple suffit, et c'est précisément ce qui en fait un projet sain — et qui explique sans doute pourquoi un tier "haut" pensé pour quelques-uns s'est révélé être le besoin du plus grand nombre.
Un mot sur les autres pin's
Je ne vais pas tous les détailler, vous lirez la page Kickstarter pour ça. Mais quelques mentions rapides pour situer le terrain. Il y a un pin Swift 6, parce que la migration vers le strict concurrency checking a marqué une rupture qu'il fallait commémorer — combien d'entre nous se sont demandé si on allait vraiment réécrire toute cette codebase ? Il y a un pin Apple Intelligence, plus subtil qu'il n'en a l'air. Il y a une référence à une release note iOS spécifique que je ne vais pas spoiler ici parce que ceux qui doivent comprendre comprendront en voyant le pin. Et il y a des hommages plus personnels, à des frameworks discrets qu'on a tous utilisés sans qu'ils fassent les gros titres.
Ce qui unit tous ces pin's, au-delà de la cohérence visuelle, c'est qu'ils sont pensés par un fan d'Apple pour des fans d'Apple. Aucun consultant marketing ne m'a jamais dit que telle référence se vendrait mieux que telle autre. La règle est simple : si je n'ai pas envie de le porter moi-même sur ma propre veste, je ne le produis pas. Cela explique sans doute pourquoi certains pin's de la collection 2021 dorment encore au fond d'un tiroir chez moi — j'avais cédé à des suggestions trop évidentes, j'ai appris.
La WWDC qui arrive, et après
Dans quelques semaines, je serai à San Francisco puis à Cupertino. Je ferai courir le des devs WWDC Run un matin tôt avec quelques courageux. J'organiserai la cinquième édition du dîner francophone, qui rassemble chaque année une trentaine de devs francophones autour d'une table beaucoup trop longue. J'animerai une soirée IA dont les modalités précises sont en cours de calage, mais dont l'idée est de réunir les gens qui construisent réellement avec Apple Intelligence et CoreML plutôt que ceux qui en parlent. Et entre tout ça, je distribuerai des pin's à ceux qui auront soutenu la campagne et qui auront fait le déplacement.
Si vous y serez et que vous voulez nous rejoindre pour un de ces moments, le mieux est de passer par dubdub.community (l'app arrive très vite) — c'est le hub où je centralise les RSVP, les annonces, les liens, et les gens. Et même si un ticket WWDC officiel reste le sésame le plus convoité de la semaine (je croise les doigts pour le mien, en passant), beaucoup de moments parallèles restent accessibles à ceux qui font le déplacement sans badge — c'est aussi ça, la WWDC, et ce n'est pas la moins bonne partie.
Quant à la campagne Kickstarter elle-même, elle est désormais clôturée. Les pin's sont en production, les premiers exemplaires arrivent. Si vous avez backé, vous le saurez bientôt. Si vous l'avez ratée, gardez un œil sur 2027 — ou venez plutôt en parler de vive voix en juin, c'est encore mieux.
Pourquoi je continue
Pour finir, parce que je sais que cette question reviendra. Pourquoi continuer à faire ça en 2026, alors que je pourrais consacrer ces semaines à du conseil mieux rémunéré, à du code que je signerais sous mon nom, à mille choses plus rationnelles ?
Parce que dix-huit ans après avoir publié ma première app sur l'App Store — quelques jours après son ouverture, je le rappelle, par chance et par insomnie — j'ai toujours envie d'appartenir et d'exister. Pas l'un sans l'autre. Les deux. Appartenir à un milieu, à une obsession, à une lignée ; et y exister assez fort pour qu'on me reconnaisse, qu'on me cite, qu'on me passe la parole — c'est humain, et je ne vais pas faire semblant que la lumière ne fait pas du bien quand elle se pose sur ce qu'on construit. Apple a eu cinquante ans cette année, et je n'aurai contribué qu'à une fraction microscopique de ce qu'elle a produit. Mais les pin's, eux, sont mon empreinte. Ce sont des petits objets de rien du tout que des gens du monde entier accrocheront à leur lanière en juin et qui, peut-être, déclencheront une conversation, un contact, un projet, une amitié.
À très vite, à Cupertino.
