Siri AI arrive partout sur les plateformes Apple. Partout, sauf sur l'iPhone et l'iPad des 27. Et cette fois, on ne peut même plus le tester. Prise de position depuis Cupertino.
WWDC26, Cupertino. La keynote vient de se terminer, et pendant deux heures on a tous eu la même sensation : Siri AI, le vrai, l'assistant agentique qu'on attendait depuis l'annonce d'Apple Intelligence en 2024, est enfin là. Un Siri qui voit ton écran, qui écrit pour toi, qui agit à travers tes apps, qui reprend le fil d'une conversation. Le moment où l'iPhone redevient une promesse plutôt qu'une habitude.
Et puis le press release est tombé. Trois paragraphes plus loin, une note de bas de page. La liste des vingt-sept pays qui n'y auront pas droit sur iPhone et iPad. La France, par ordre alphabétique, coincée entre la Finlande et l'Allemagne. Je l'ai lue au sein même de l'Apple Park, et j'ai eu la même pensée que beaucoup de développeurs francophones ce soir-là : on vient encore de se faire débrancher. Sauf que cette fois, ce n'est pas Apple qui a coupé le courant. C'est nous.
Disons-le tout de suite, parce que je sais que ça va faire grincer : sur ce coup, Apple a raison, et l'Europe a tort. Pas un peu tort. Tort au point de nous reléguer, nous citoyens et nous développeurs européens, au rang de spectateurs de notre propre futur.
Ton Mac sera intelligent, ton iPhone non
Reprenons les faits, parce qu'ils sont presque comiques tellement ils sont absurdes. Siri AI arrivera bien dans l'Union européenne — sur macOS 27, sur visionOS 27, sur watchOS 27. Ton Mac aura le Siri intelligent. Ta montre aura le Siri intelligent. Ton casque à 3 500 € aura le Siri intelligent. Mais l'appareil que tu sors cinquante fois par jour, celui qui est littéralement la plateforme la plus utilisée de la planète, l'iPhone — lui, non. Et l'iPad non plus.
Ce n'est pas un bug, c'est la conséquence directe du Digital Markets Act. Et ce n'est même pas une première : souviens-toi, Apple Intelligence avait été annoncé en juin 2024, déployé aux États-Unis dès octobre, et n'était arrivé sur nos iPhone européens qu'en avril 2025, avec iOS 18.4. Là encore, le Mac avait été servi avant le téléphone. On rejoue exactement le même film, en pire, parce que cette fois il n'y a pas de date. Pas de « patience, ça arrive en avril ». Craig Federighi l'a dit sans détour : Apple n'a aujourd'hui aucun calendrier pour amener Siri AI sur iOS et iPadOS dans l'UE.
La raison ? L'interprétation que fait la Commission de l'article 6(7) du DMA. Pour Bruxelles, à partir du moment où Apple expose une fonctionnalité d'assistant comme Siri AI, l'interopérabilité impose d'ouvrir le même niveau d'accès à n'importe quel assistant tiers. Or Siri AI, ce n'est pas un widget météo. C'est un agent qui lit et envoie tes messages, accède à tes fichiers, fait des achats, pilote tes applications. Donner ces clés-là, sans garde-fou, à n'importe quel acteur qui en fait la demande, c'est exactement ce que le DMA exigerait selon la lecture de la Commission. Apple a proposé une porte de sortie — un intermédiaire baptisé Trusted System Agent, plus un déploiement progressif sur dix-huit mois pour mettre tout le monde à niveau en sécurité. La Commission a dit non. À tout. Pas une contre-proposition, pas un compromis. Non.
Le vrai scandale, c'est qu'on ne peut même plus le tester
On parle beaucoup des utilisateurs. Mais il y a une phrase, dans ce communiqué, qui m'a fait sortir de mes gonds, et qui devrait tous nous alarmer : les développeurs situés dans l'UE ne pourront ni tester ni utiliser les fonctionnalités Siri AI pour leurs apps sur iOS et iPadOS.
Tu mesures ce que ça veut dire ? Moi je code sur les plateformes Apple depuis 2007. J'ai sorti ma première app peu après l'ouverture de l'App Store. J'ai monté ⌘+F, une communauté de développeurs Apple francophones, justement parce que je crois que c'est ici, en France, qu'on a des gens capables de construire des trucs incroyables sur ces plateformes. Et là, on m'explique que toute cette communauté — des indés brillants, des CTO, des boîtes qui forment les équipes des plus grands groupes français — n'aura même pas accès au SDK de la fonctionnalité la plus structurante de la décennie. On ne peut pas livrer ce qu'on n'a pas le droit de toucher.
Le futur de l'app, c'est l'app agentique : des applications que Siri sait piloter, qui s'intègrent au raisonnement de l'assistant, qui deviennent des outils dans la main de l'IA plutôt que des îlots qu'on ouvre un par un. Pendant qu'un développeur de San Francisco, de Londres ou de Tokyo va passer l'été à apprendre, prototyper, casser des trucs et préparer le jour J, le développeur de Lille, de Paris ou de Niort va devoir… regarder. Le seul moyen de mettre la main sur Siri AI depuis l'Europe aujourd'hui, c'est de faire semblant d'être américain, avec un compte App Store US — la preuve, s'il en fallait une, que le mur n'a rien de technique : la fonctionnalité tourne parfaitement, il suffit de mentir sur l'endroit où on vit. Sinon, il reste à déménager pour de vrai. Le talent ne disparaît pas, il déménage. Et ça, c'est la fuite la plus chère de toutes, parce qu'elle est invisible jusqu'au jour où elle est irréversible.
On a déjà vu ce film, et il finit toujours pareil
Le plus dingue, c'est que rien de tout ça n'est nouveau. Le DMA est pleinement applicable depuis le 7 mars 2024. Depuis, la liste des fonctionnalités absentes ou en retard en Europe ressemble à un cimetière : Apple Intelligence (retardé un an), iPhone Mirroring (toujours indisponible chez nous, plus d'un an après sa sortie ailleurs), la traduction en direct des AirPods (repoussée), et maintenant Siri AI sine die. Apple elle-même l'écrivait noir sur blanc en septembre dernier : la liste des fonctionnalités retardées en Europe va probablement s'allonger, et l'expérience des utilisateurs européens va continuer de décrocher.
Et ce n'est pas qu'Apple. En juillet 2024, Meta a tout simplement refusé de sortir ses modèles Llama multimodaux dans l'UE, en invoquant un environnement réglementaire « imprévisible » — au point que même les modèles open source étaient exclus pour les entreprises européennes. La rengaine est la même chez tout le monde : trop de risque juridique, trop de flou, on désactive l'Europe. On nous avait vendu le « Brussels effect », l'idée que le monde entier finirait par adopter nos normes parce qu'on régule en premier. Le résultat réel, c'est l'inverse : le monde nous contourne. On n'impose plus le standard, on devient la case qu'on coche « sauf UE ».
Pose-toi la question honnêtement. Quelle plateforme grand public d'IA est européenne ? OpenAI, Anthropic, Google, Apple, Meta : américaines. DeepSeek, Qwen : chinoises. Côté européen, on a Mistral — qui est excellent, et que j'adore citer — et derrière, beaucoup, beaucoup de régulateurs. Le continent qui a inventé le Web au CERN se spécialise désormais dans l'art de ralentir l'innovation des autres. On ne construit plus le futur, on le met en conformité.
« Mais c'est Apple qui se protège ! » — oui, et alors ?
Soyons intellectuellement honnêtes, parce que je déteste les démonstrations à sens unique. L'argument d'en face existe, et il n'est pas idiot. Margrethe Vestager l'avait résumé en 2024 : c'est tout de même fascinant, disait-elle, qu'Apple déploie ses fonctions d'IA plus vite là où elle n'est pas obligée d'ouvrir à la concurrence. Traduction : la « sécurité » serait un prétexte commode pour verrouiller l'écosystème et protéger le monopole de Siri. Et oui, bien sûr qu'Apple a un intérêt économique aligné sur sa position. Une entreprise qui contrôle le matériel, l'OS, les services et bientôt la couche d'IA n'a aucune envie d'ouvrir grand les vannes. Je ne vais pas faire semblant du contraire.
Mais cet argument bute sur trois murs.
Le premier : un choix qu'on ne peut pas utiliser n'est pas un choix. Le DMA est censé servir le consommateur. Le consommateur européen, lui, paiera son iPhone exactement le même prix qu'un Américain — autour de 1 200 € — pour un produit volontairement amputé. Rhétorique pro-concurrence, réalité anti-consommateur. On a gagné le droit théorique d'installer un assistant tiers, et perdu l'assistant tout court.
Le deuxième : le risque sécurité n'est pas du FUD inventé par le marketing d'Apple. Les attaques par injection de prompt, le détournement d'agents IA pour exfiltrer des mots de passe, des photos, ou modifier des fichiers sans consentement, ce sont des démonstrations publiées par des chercheurs, pas des fantasmes. Plus tu donnes de pouvoir à un agent, plus la surface d'attaque explose. L'architecture d'Apple — traitement on-device, Private Cloud Compute — existe précisément pour contenir ça. Exiger qu'on l'arrache au profit d'un accès « ouvert » à n'importe qui, c'est confondre ouverture et imprudence.
Le troisième, et c'est le plus accablant : Apple a proposé des solutions. Le Trusted System Agent, le déploiement sur dix-huit mois. Une boîte qui voudrait juste protéger son pré carré derrière un prétexte ne s'embête pas à concevoir un mécanisme d'interopérabilité sécurisé et à proposer un calendrier. La Commission, elle, n'a rien proposé en retour. Quand un seul des deux camps arrive avec un plan et que l'autre répond « non » sans alternative, on sait lequel cherche réellement une issue.
La réplique de Bruxelles : « Apple n'a qu'à respecter les règles »
Le lendemain, la Commission a répondu, par la voix de son porte-parole Thomas Regnier, et il faut lui reconnaître une chose : l'argumentaire est rodé. Bruxelles confirme qu'il y a bien eu des discussions avec Apple en amont, et renvoie aussitôt la balle dans le camp de Cupertino. Le DMA, dit-on, n'interdit nullement de lancer un nouveau produit ; ce qu'il interdit, c'est de verrouiller son écosystème. Donc si Siri AI ne vient pas, c'est un choix d'Apple, point final. Et la Commission de marteler que ce n'est ni à Apple de décider qui a le droit d'innover en Europe, ni de dicter aux citoyens les outils d'IA qu'ils ont le droit d'utiliser. Regnier a même sorti la punchline : la loi européenne n'est pas négociable, pas plus qu'un gendarme ne ferme les yeux sur un excès de vitesse pour faire plaisir au conducteur.
C'est habile. C'est aussi, à mon sens, une inversion à peu près complète de la réalité.
« C'est un choix d'Apple. » Techniquement, oui. Sauf que le DMA ne dit pas « tu n'as pas le droit de lancer Siri AI ». Il dit : « tu as le droit de le lancer, mais à la seconde où tu le fais, tu dois donner à n'importe quel assistant tiers le même accès aux données et aux apps de l'utilisateur — sinon tu es en infraction, et tu risques l'amende, voire l'interdiction de vendre. » Présenter ça comme le libre choix d'Apple, c'est comme expliquer à quelqu'un qu'il est parfaitement libre de parler, en oubliant de préciser que la phrase suivante l'envoie en prison. Le choix existe sur le papier. Dans la vraie vie, c'est une contrainte déguisée en liberté.
« Ce n'est pas à Apple de dicter quels outils les Européens utilisent. » Magnifique formule. Résultat concret : les Européens n'utiliseront aucun Siri AI sur iPhone, parce que c'est précisément Bruxelles — et non Apple — qui vient de décider qu'ils n'y auraient pas droit. Au nom de la liberté de choix, on supprime le seul choix posé sur la table. On défend si farouchement la concurrence entre assistants qu'on finit par n'en autoriser aucun.
Sur les dix-huit mois, le tour de passe-passe est encore plus joli. Apple proposait un déploiement graduel de son Trusted System Agent, le temps de bâtir une infrastructure capable d'ouvrir l'accès aux IA tierces sans tout faire sauter. Bruxelles a reformulé ça en « Apple réclame une exemption d'un an et demi à ses obligations ». Mais un déploiement de sécurité par étapes, ce n'est pas une exemption : c'est la façon normale de mettre en service une infrastructure critique sans casser ce qui fonctionne. Exiger le grand soir immédiat, tout ouvrir d'un coup à tout le monde, ce n'est pas de la rigueur — c'est la garantie de l'accident.
Reste l'argument le plus sérieux : accorder ce délai reviendrait, dit la Commission, à offrir un monopole de fait à Siri AI, et indirectement à Google, dont la technologie le propulserait en partie. Et là, soyons précis, parce que c'est exactement le genre de raccourci qui fait dérailler tout le débat. On mélange trois choses qui n'ont rien à voir entre elles. La première, c'est la généalogie des modèles : oui, les nouveaux Apple Foundation Models ont été affinés par distillation à partir des modèles Gemini. Mais ça, c'est une question d'ingénierie, pas de vie privée — la manière dont un modèle a été entraîné ne dit strictement rien sur ce qu'il fait de tes données une fois en production. Confondre les deux, c'est confondre la recette du gâteau avec la liste de tes invités.
La deuxième, c'est l'endroit où le plus gros modèle s'exécute : publiquement, Apple décrit son modèle serveur comme tournant dans Private Cloud Compute, sur des serveurs Apple silicon. Des informations de presse évoquent l'appui possible de Google Cloud et de GPU Nvidia pour certaines briques d'IA, mais ce point n'est pas documenté par Apple avec le même niveau de certitude. Private Cloud Compute est chiffré de bout en bout et — c'est le point décisif — auditable par des chercheurs en sécurité indépendants : les images logicielles qui tournent sur ces serveurs peuvent être inspectées et vérifiées de l'extérieur, par n'importe qui. Autrement dit, même posé sur du fer Google, l'ordinateur ne voit pas tes données, et personne ne peut prétendre le contraire sans le prouver publiquement. Federighi l'a martelé en session technique : zéro Google Assistant, pas d'app Gemini embarquée, aucun appel aux modèles grand public de Google, rien qui parte chez Google. La troisième chose — ce que ton téléphone fait réellement de tes messages et de tes photos — reste donc, de bout en bout, sous garantie Apple, vérifiable et chiffrée. L'argument du « indirectement Google » ne tient pas : il maquille une question de provenance et d'hébergement en problème de confidentialité, alors que la confidentialité est précisément la seule chose qui ne bouge pas.
Quant au monopole lui-même, l'argument s'écroule pour une raison plus simple encore. Parce que le Trusted System Agent, c'était exactement le mécanisme censé donner aux assistants concurrents le même accès que Siri. Apple ne demandait pas à exclure ses rivaux : elle demandait le temps de les faire entrer en sécurité. On lui reproche un monopole qu'elle proposait elle-même de démanteler — en plus prudent.
Au fond, les deux camps racontent l'histoire à l'envers l'un de l'autre. Apple dit : « on a proposé, ils ont tout refusé. » Bruxelles dit : « on a discuté, ils ont réclamé une dérogation. » Les deux peuvent être vrais en même temps — on a bien discuté, et la Commission a bien tout rejeté. Mais une seule question compte vraiment : à la fin de l'histoire, qui se retrouve sans assistant intelligent dans la poche ? Nous. Et c'est la seule chose que l'utilisateur européen retiendra.
L'âge de pierre, en édition limitée européenne
Je fais de l'advocacy auprès de la Commission et du Parlement sur la régulation des plateformes Apple. Je connais ces salles, je connais les gens, et je ne suis pas un anti-régulation de principe — il y a des combats légitimes, sur l'App Store, sur le steering, sur les frais. Mais cette interprétation-là du DMA n'est pas de la régulation, c'est de l'auto-mutilation. On ne protège pas le citoyen européen, on le prive. On ne stimule pas l'innovation locale, on la pousse vers la sortie. On ne dompte pas les géants américains, on offre aux développeurs asiatiques et américains une longueur d'avance qu'on ne rattrapera pas, parce qu'en IA, l'avance se compose : chaque mois où tu n'as pas le droit d'apprendre est un mois où les autres apprennent à ta place.
Le GDPR nous a donné l'enfer des bandeaux cookies. L'AI Act nous donne déjà des modèles « non disponibles dans votre région ». Le DMA nous donne aujourd'hui un iPhone moins intelligent que le Mac posé à côté. À force de vouloir écrire les règles avant tout le monde, on s'est écrit hors-jeu. Pendant ce temps, le capital, les talents et les lancements produits filent vers les marchés où on a encore le droit de livrer. L'Europe devient un magnifique musée : on adore venir la visiter, on y vit très bien, mais on n'y construit plus le futur. L'âge de pierre, sauf qu'il est joliment estampillé « conforme ».
Alors qu'on soit clairs : je ne veux pas d'un continent où on choisit entre la sécurité et l'innovation. Je veux les deux, et Apple proposait justement un chemin pour les deux. C'est Bruxelles qui a refusé de l'emprunter. À un moment, il va falloir qu'on se réveille, qu'on arrête de prendre la posture du régulateur le plus sévère du monde pour de la stratégie industrielle, et qu'on se demande sérieusement ce qu'on veut être : ceux qui font, ou ceux qui interdisent.
Moi j'ai choisi mon camp il y a longtemps. Je veux faire. Je veux que ma communauté fasse. Je veux qu'on construise, ici, des choses que le reste du monde regarde avec envie — pas qu'on regarde le reste du monde par la fenêtre.
Et si t'as un projet exceptionnel, contacte-moi. Innover, c'est ce qui me fait vibrer.
